Rosemarie Gauthier : connectée à l'authenticité
Le prix Relève professionnelle est remis chaque année par Culture Capitale-Nationale et Chaudière-Appalaches (CCNCA) dans le cadre des Prix d'excellence en arts et culture. En cette 39e édition, notre équipe vous invite à découvrir les finalistes par une série d’entrevues portant sur leur démarche et leur vision.
Les premières années de la jeune carrière musicale de Rosemarie Gauthier, autrice-compositrice-interprète de Lévis, sont déjà ponctuées d’initiatives fructueuses menées avec beaucoup de professionnalisme. Il est remarquable de constater que cette artiste s’affaire à tisser des liens avec sa communauté et, ce faisant, fait rayonner la Rive-Sud et ses artisans dans chacun des volets de son projet musical. Voilà une démarche inspirante, portée par une artiste qui promet d’être une locomotive culturelle pour la région de la Chaudière-Appalache.
Votre musique explore des thèmes universels comme l’amour, l’entraide et la nostalgie. Comment parvenez-vous à transformer vos expériences personnelles en chansons dans lesquelles chacun peut se reconnaître?
Je pars souvent d’un souvenir précis, d’une image ou d’un détail anodin, puis j’essaie de le dépouiller pour en faire ressortir l’émotion brute. Mon but n’est pas tant de raconter ma vie que de traduire ce qu’on vit tous, dont l’amour, le doute, le besoin de connecter et bien plus. L’universalité, pour moi, naît du personnel, que j’élargis parfois grâce à l’imagination et à la musicalité pour qu’elle puisse toucher plus large. Je crois que lorsque je suis vraiment honnête avec ce que je vis, les gens peuvent y trouver leur propre histoire.
Votre parcours a pris un tournant important après votre passage à La Voix. Qu’avez vous retenu de cette expérience et en quoi a-t-elle transformé votre rapport à la scène et à l’écriture?
Mon passage à La Voix a été une étape charnière. Cette expérience m’a donné une grande confiance en mes capacités et m’a confirmé que je voulais me consacrer pleinement à la musique. Sur scène, j’ai appris à performer sous pression, dans un contexte où l’émotion doit cohabiter avec la rigueur d’un grand plateau télévisuel. Elle m’a aussi permis de rencontrer des artistes passionnés et une mentore, Roxane Bruneau, qui m’a d’ailleurs encouragée à essayer l’écriture en français. Au-delà de la visibilité, La Voix m’a surtout permis d’assumer pleinement mon ambition artistique et de faire un pas décisif dans le milieu musical. C’est ce tremplin qui a transformé ma pratique en véritable démarche de carrière.
Votre parcours montre une grande curiosité et un désir constant d’apprendre (écriture, harmonica, collaborations). Comment cette ouverture nourrit-elle votre identité artistique et votre vision à long terme?
En étant autodidacte depuis mes débuts, j’ai développé une façon d’apprendre très intuitive : je suis mon élan. Lorsque quelque chose éveille ma curiosité, je m’y plonge jusqu’à en comprendre l’essence. Cette posture d’éternelle apprenante est au cœur de ma démarche artistique. Chaque nouvel instrument, chaque collaboration, chaque projet ouvre une fenêtre différente sur la création et nourrit ma façon d’écrire et d’interpréter.
Explorer l’harmonica, collaborer avec d’autres musicien·nes ou approfondir mon écriture me permet de rester en mouvement et de sortir de ma zone de confort. Cette ouverture m’empêche de me figer dans une seule esthétique : elle m’amène à me remettre en question, à affiner ma vision et à laisser mon art évoluer naturellement, sans forcer une direction unique. À long terme, je souhaite bâtir une carrière ancrée dans la curiosité, la collaboration et la croissance continue. Pour moi, apprendre, c’est rester vivante dans ma pratique.
Vous avez choisi récemment d’écrire en français, malgré une certaine intimidation au départ. Qu’est-ce que cette transition a changé dans votre démarche et dans la relation avec votre public?
Écrire en français a d’abord représenté un défi pour moi. J’avais peur d’être trop à nu, que les mots sonnent plus crus, moins « protégés » derrière une langue seconde. Pourtant, chanter dans ma langue maternelle m’a permis de trouver une nouvelle forme d’authenticité. En français, je suis plus directe, plus incarnée, et le public comprend immédiatement les nuances et les émotions — ce qui crée une proximité différente, plus intime. Ce virage m’a aussi ouvert des portes importantes : il m’a permis de participer à des événements marquants comme le Festival international de la chanson de Granby et Ma Première Place des Arts, où j’ai pu approfondir ma démarche et m’inspirer de la scène francophone québécoise. En me lançant ce défi, j’ai redécouvert ma propre culture musicale, fait de nouvelles découvertes artistiques et renforcé mon sentiment d’appartenance. Écrire en français est devenu pour moi une façon d’honorer ma langue, mes racines et la richesse de notre scène musicale, tout en me rapprochant davantage du public.
Vous parlez souvent d’authenticité et d’intimité dans votre rapport au public. Comment conciliez-vous cette vulnérabilité avec les exigences d’une carrière musicale qui demande parfois de la mise en scène ou une certaine distance?
L’authenticité est au cœur de ma démarche. Je crois profondément qu’on peut être vulnérable tout en conservant une forme de pudeur. Sur scène, je cherche à créer un espace sincère et sécurisant — pour moi comme pour le public. La mise en scène ne sert pas à masquer l’émotion, mais plutôt à la soutenir : lorsqu’elle est bien utilisée, elle amplifie le message plutôt qu’elle ne le dilue. Chaque performance devient un exercice d’équilibre entre émotion et professionnalisme. Pour durer dans ce milieu, je pense qu’il faut apprendre à protéger une partie de soi tout en donnant accès à ce qui est vrai. Ma sensibilité est une force, mais elle demande parfois d’être encadrée pour rester juste et généreuse. Même lorsque les arrangements sont plus élaborés, je tiens à conserver des moments plus dépouillés dans mes spectacles, simplement la voix et la guitare, pour rappeler l’origine de mes chansons et préserver ce lien intime avec le public. C’est dans cet aller-retour entre simplicité et production que je souhaite garder toujours un équilibre.