Arts visuels

Julia Caron Guillemette : amplificatrice poétique

Le prix Relève professionnelle est remis chaque année par Culture Capitale-Nationale et Chaudière-Appalaches (CCNCA) dans le cadre des Prix d'excellence en arts et culture. En cette 39e édition, notre équipe vous invite à découvrir les finalistes par une série d’entrevues portant sur leur démarche et leur vision.

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Publié le : 7 novembre 2025

Julia Caron Guillemette est une commissaire indépendante, autrice et historienne de l’art basée à Québec. Ses recherches actuelles lui permettent notamment d’approfondir les notions de décolonisation, d’agentivité, de féminismes, d’identités de genre, de rapports de pouvoir et d’écologie. Sa pratique atteint un haut niveau d'excellence et contribue à créer des ponts essentiels entre le public et les artistes en arts visuels. Sa nomination comme finaliste au Prix Relève professionnelle n'est pas sans lien avec son sens de l’initiative et sa sensibilité poétique et engagée.

Vous êtes commissaire indépendante, autrice, médiatrice et historienne de l'art et vous nommez que votre pratique est ancrée dans le poétique et le soin. Comment ces deux dimensions se traduisent-elles concrètement dans votre travail?

Ces deux dimensions constituent les aiguilles de boussole qui dirigent ma manière de travailler. D’une part, les thèmes que je réfléchis sont parfois – voire souvent – durs et confrontants. Bien que j’aie vécu plusieurs moments de colère et de désillusion face, par exemple, aux changements climatiques, j’ai fait le choix de ne pas camper mes projets dans cette posture. Je crois qu’il est possible d’aborder des enjeux difficiles en passant par la beauté du monde, par une ouverture sur les possibles, sans toutefois être aveugle aux problèmes actuels. Je privilégie ainsi une écriture qui suggère davantage qu’elle ne dicte.

Les artistes avec lesquel.le.s je travaille ont eux aussi des pratiques qui vont en ce sens; leurs œuvres sont dans l’évocation, entrecroisent à des problématiques actuelles la richesse du contact humain, des relations avec le vivant, etc. On dit de quelque chose qu’il est poétique notamment lorsqu’il est capable de toucher la sensibilité et l’imaginaire de quelqu’un. En abordant ces thèmes par le biais d'une posture ancrée dans le poétique, j’espère ouvrir la voie à une conversation davantage bienveillante. Le soin se situe notamment ici. Bien qu’il s’agisse d’un terme galvaudé, j’avoue ne rien avoir trouvé de mieux pour décrire cette posture que je travaille encore à intégrer à toutes les facettes de ma pratique. Il s’agit aussi du soin des artistes et travailleur.euse.s culturel.le.s avec qui je collabore : valider l’état de tout le monde, leur énergie pour poursuivre le projet comme il était initialement prévu. Pour moi, c’est aussi cuisiner une petite douceur à partager lors des montages d’exposition. C’est soutenir les artistes dans leurs demandes de financement, accompagner les moments de création ou de doute, et surtout, prendre le temps de reconnaître le travail de tous.tes. J’avoue que c’est un processus, que le temps et l’énergie me manquent parfois, et que je réfléchis encore aujourd’hui aux moyens de réellement prendre soin lors de tels projets. 

Les thèmes que vous explorez – décolonisation, féminismes, écologie, rapports de pouvoir – sont vastes et sensibles. De quelle(s) façon(s) choisissez-vous de les aborder avec les artistes et le public afin de favoriser un véritable dialogue?

Avant toute chose, cela dépend de la pratique de l’artiste. Le premier dialogue se situe là. Souvent, il s’agit de thèmes déjà présents dans sa pratique. De mon côté, il s’agit de les tresser à la thématique ou l’approche commissariale que je choisis pour le projet. Les thèmes que je privilégie dépassent un enjeu précis pour s’inscrire dans quelque chose de l’universel : la narration, l’amour, l’identité, le chez-soi, les relations. L’expérience partagée constitue selon moi une voie pour entrer en relation avec l’œuvre et son discours. 

Ensuite, mon rôle prend surtout son sens dans la rédaction des textes d’exposition et cartels. Par une écriture ouverte où ne sont pas dictées les « bonnes réponses », je souhaite laisser davantage de place au public et à sa vision des choses. Je pose des questions, je suggère plutôt que j’affirme. J’inclus les lecteur.ice.s en les interpellant, mais surtout en m’incluant avec eux. Je privilégie un « nous » qui nous situe sur un pied d’égalité, essentiel à un véritable dialogue.

 

Vous insistez sur l’importance de l’accessibilité et de la démocratisation de l’art contemporain. Quels outils ou approches privilégiez-vous pour que vos expositions rejoignent des publics plus éloignés du milieu de l’art?

D’abord, je crois que la démocratisation de l’art commence par une considération du public. J’ai confiance en l’intelligence des visiteur.euse.s, peu importe leur âge. En ce sens, plutôt que de passer par une infantilisation, je privilégie une approche basée sur la confiance, où je définis certes des concepts et emploie un vocabulaire accessible, mais sans tomber dans le familier et la sursimplification. Je favorise aussi la capacité des œuvres à parler pour elles-mêmes, ainsi que l’habileté du public à l’interpréter à sa façon plutôt que de miser sur la surexplication. Je pense sincèrement que tout le monde a les clés pour interpréter l’art contemporain, et qu’il suffit d’avoir confiance en ses aptitudes. Afin d’encourager le public en ce sens, nous avons, par exemple, lors de la quatrième édition de Jardin d’hiver L’écho des contes, développé des questions à 3 niveaux pour lancer la discussion autour de chaque œuvre. De même, la médiation que je privilégie est centrée sur la discussion, prenant pour point de départ la vision du.de la visiteur.euse pour l’entrelacer au discours de l’artiste.

Plus concrètement, j’ai initié il y a quelques années à titre de conservatrice-éducatrice le programme Musée pour tous! au Musée d’art contemporain de Baie-Saint-Paul. Encore aujourd’hui, ce dernier offre une visite guidée gratuite de l’exposition en cours aux organismes de la région venant en aide aux personnes marginalisées. Ce type de programme, ainsi que la présentation d’œuvres d’art publiques comme ce fut le cas pour L’écho des contes, constituent selon moi le moyen le plus direct de rejoindre des publics qui ne se déplacent pas en galerie, et ainsi d’offrir un accès d’autant plus concret à l’art contemporain.

Parlez-nous d’une exposition pour laquelle vous avez été commissaire et qui vous a particulièrement marquée. Pourquoi et comment a-t-elle, s’il y a lieu, changé votre façon de voir votre pratique? 

Ywahentetha’ est une exposition dont j’ai réalisé le co-commissariat avec Greg A. Hill. Plutôt que de choisir une thématique, nous avons privilégié un geste commissarial ancré dans l’amour et l’estime que nous portons pour les 7 artistes invité.e.s. Encore aujourd’hui, cette idée de geste commissarial m’habite largement, et je souhaite l’approfondir dans de futurs projets. Bien que les thématiques ont leurs avantages lorsqu’il en vient à la cohérence d’une exposition, je suis très attirée par une approche basée sur la relation avec les artistes, le public et les travailleur.euse.s culturel.le.s. Je ne crois pas me détourner complètement des thématiques, mais j’aimerais explorer cette approche de geste commissarial davantage. En laissant une carte blanche aux artistes, et en tendant simplement la main, le rôle d’accompagnement de commissaire fait particulièrement sens. Ce projet m’a ainsi poussé à remettre en question ma manière de réfléchir un projet, et me motive à ancrer chaque projet dans une démarche plus incarnée, où chaque action est posée en cohérence avec le discours véhiculé par l’exposition.

Comment percevez-vous votre rôle dans le milieu culturel actuel et en quoi percevez-vous votre travail de commissariat comme un travail artistique à proprement dit?

Mon rôle dans le milieu culturel en est un d’amplificateur. Que ce soit par la rédaction de textes dans des revues ou par l’élaboration d’expositions, mon travail met en lumière les œuvres et pratiques d’artistes, contribue à les faire connaître. Je me considère un peu comme une courroie pour faciliter le fonctionnement d’une machine; aider les artistes tant dans leur création que leur accomplissement professionnel en travaillant à développer des opportunités d’exposition, ou même en accompagnant une demande de financement!

Ironiquement, je ne me suis jamais considérée comme une artiste. À mes yeux, mon travail en est un de relation, d’accompagnement, de discussion en coulisses. S’il y a eu une vague de commissaires qui revendiquaient à tout prix la paternité de leurs projets (qu’on appelle commistar), je n’accorde pas cette importance à être mise de l’avant : au contraire, ce sont les artistes qui sont les vrais créateur.ice.s à mes yeux! Je me vois plus comme une rassembleuse. Cependant, il y a certainement une part « artistique » dans l’élaboration d’expositions et de textes : la rédaction, la sélection des artistes et la mise en espace sont autant de gestes créatifs à leur manière.