Arts visuels
Métiers d'art

Alexandra Collin : cultiver son jardin artistique

Le prix Relève professionnelle est remis chaque année par Culture Capitale-Nationale et Chaudière-Appalaches (CCNCA) dans le cadre des Prix d'excellence en arts et culture. En cette 39e édition, notre équipe vous invite à découvrir les finalistes par une série d’entrevues portant sur leur démarche et leur vision.


Publié le : 7 novembre 2025

Artiste en arts visuels installée à Saint-Apollinaire, Alexandra Collin se distingue par son énergie, sa curiosité et une intelligence sensible qui nourrissent un univers à la fois personnel et singulier. Engagée auprès de sa communauté, elle puise son inspiration dans les grands enjeux sociaux d’aujourd’hui et tisse avec le public des liens sincères et porteurs de sens. Sa démarche, profondément ancrée dans le territoire, explore les expériences humaines et sensorielles que suscitent nos rapports au paysage, dans une perspective écoféministe assumée. En atelier, cette connexion se traduit jusque dans la matière : Alexandra crée avec des pigments naturels qu’elle cultive elle-même dans son jardin de Chaudière-Appalaches.

 

Votre démarche s’ancre dans une relation intime entre le corps, la nature et le territoire. Qu’est-ce qui vous a menée vers cette exploration sensorielle et comment s’y exprime votre regard écoféministe?

L’exploration sensorielle a simplement été naturelle pour moi, j’ai toujours perçu et reçu le monde qui m’entoure de manière sensorielle. J’expérimente le territoire à l’aide de mes sens, grâce à eux, selon la saison ou le moment de la journée, je remarque ses variations de couleurs, de lumières et d’ambiances, ses différentes odeurs et textures ou encore sa musicalité. Bref, c’est ainsi que je capte l’information provenant de l’environnement duquel je fais partie. 

Mon regard écoféministe s’y exprime principalement à travers l’attention véritable que je porte au monde du vivant, car selon moi, c’est grâce à une observation consciente de ce dernier que j’arrive à mieux y déceler certaines de ses dynamiques, ses préférences ou encore les enjeux auquel il est confronté. Je pense que de faire le choix d’accorder mon attention à mon environnement et de sincèrement tenter de le comprendre a pour effet de me permettre de consolider ma relation et ma connexion à celui-ci, et ainsi, cela fait de moi une collaboratrice ou une alliée beaucoup plus respectueuse et bienveillante. 

Vous transformez des plantes locales - récoltées en Chaudière-Appalaches, tels que le tuf violet et la verge d’or - en pigments naturels, mêlant art actuel et savoirs ancestraux. Comment vivez-vous ce processus quasi alchimique de création, entre science, rituel et intuition?

Je le vis comme un immense privilège et une démarche profondément alignée. C’est un peu comme créer un pont qui relie l’ancien et le nouveau, la science et l’intuition, l’observation et la compréhension, l’action de prendre puis celle de redonner. Ce processus de création me permet non seulement de rétablir une relation d’intimité avec le monde naturel, mais il m’offre aussi l’opportunité de cultiver un lien précieux avec la terre et, par la même occasion, avec le sentiment d’abondance que ce lien me procure.

En somme, mon intuition me guide dans mes recherches et mes sorties exploratoires, la science me permet de transformer la matière pour ensuite la rendre durable, le rituel quant à lui réside dans l’attention instiguée dans chacune des étapes de création, mais aussi dans la reconnaissance de la valeur inestimable de cette réciprocité avec la nature. Il y a quelque chose de magique dans cette approche circulaire, de constater que « rien, ne se perd rien ne se crée, tout se transforme », de comprendre que la nature a tant à nous donner, beaucoup plus qu’on ne peut espérer, mais surtout qu’elle a tant à nous apprendre, qu’on sait bien peu de choses et qu’il reste tant à découvrir.  


 

Votre pratique s’inscrit dans une temporalité dictée par les saisons et les cycles naturels. Que vous apprend cette lenteur sur la création et, plus largement, sur notre rapport contemporain au temps?

Ma pratique m’amène à approfondir cette aptitude à ralentir, car elle m’exige de m’adapter au rythme de la nature ou au processus lui-même. Ma pratique plus lente m’offre une forme d’ancrage et m’apprend que c’est une chance de pouvoir prendre le temps de diriger toute mon attention sur une seule tâche dans un monde qui tourne si vite. Parallèlement, cela remet justement mon rapport au temps en question : à quel point est-ce normal de devoir tout vivre si rapidement?

La temporalité de ma pratique m’inculque qu’on ne peut pas toujours forcer les choses, qu’on ne peut pas tout contrôler, par exemple, je ne choisis pas les jours de pluie, la quantité de soleil ou les dates des premiers gels. Une pratique lente qui suit le rythme des saisons m’apprend l’humilité, la patience et la résilience. Ce sont d’ailleurs des qualités humaines que la nature se fait un plaisir de nous enseigner. De plus, respecter les cycles naturels nourrit ma créativité, car les contraintes que ce rythme m’impose se transforment parfois en de très grandes sources de motivation et d’inspiration. Enfin et surtout, la temporalité de ma pratique m’amène à sincèrement chérir l’aspect précieux et unique des choses qui prennent simplement du temps et qui ne se reproduisent pas facilement. 

 

Vous avez une expérience en relation d’aide et en sciences sociales. En quoi cette formation influence-t-elle votre manière de concevoir la médiation culturelle et le rôle social de l’art?

Mes expériences en relation d’aide m’ont permis de voir et de comprendre que personne ne vit ou ne reçoit les choses de la même manière, on expérimente le monde chacun.e à notre façon et je pense que d’avoir été en contact avec beaucoup de personnes aux réalités diverses et aux parcours différents m’amène à avoir ce souci dans la médiation culturelle que j’offre. Lorsque je crée une activité ou pense un projet artistique, j’adopte une approche sensible et j’ai à cœur que ce que je propose soit adapté le plus possible à toustes. Par exemple, je peux tenter d’y intégrer tous les sens parce que je sais que certaines personnes seront plus interpellées par la vue ou par l’ouïe ou alors, j’essaie de penser à différentes configurations parce que certaines personnes se sentent mieux dans de grands espaces alors que d’autres trouvent réconfort dans de plus petits, je peux aussi penser à celleux qui préfèrent être debout, assis, au sol, etc. Bref, j’ai le souci de créer des espaces ou des activités qui tiendront compte d’une multitude de différences. Je n’y arrive probablement pas toujours, mais c’est mon souhait. Également, selon moi, l’art a un rôle social majeur. Peu importe le sujet de mes projets, il aborde ou inclut toujours un aspect social. Pour moi, l’art représente un espace ouvert de partage et de dialogue qui offre la possibilité d’avoir des discussions honnêtes, inusitées, parfois légères, parfois difficiles, mais souvent nécessaires. 

Vos projets récents, comme Aménité, mettent en lumière des femmes agricultrices et des enjeux environnementaux locaux. À travers une série d’œuvres textiles, de peintures et de photographies sensibles, vous rendez hommage à leur travail souvent invisibilisé. Pourquoi était-il important pour vous d’aborder ces thèmes à travers une approche artistique et sensible?

Parce que c’est un miroir de ce qu’elles font pour nous au quotidien. Ces femmes, dont le travail est trop peu souvent souligné et remercié, prennent soin de nous et de la terre de façon artistique, créative et sensible. C’était donc pour moi une évidence de les célébrer de la même manière.

En ce qui concerne les enjeux environnementaux, comme le déclin des oiseaux champêtres par exemple, je voulais nommer le problème de la manière la plus constructive possible. Pour y parvenir, j’ai choisi la voie des émotions, du ressenti. J’ai voulu susciter des sensations et des émotions en utilisant une approche plus sensible, par exemple, en faisant appel aux souvenirs, à la mémoire des sens. J’ai entre autres choisi d’utiliser la musicalité du territoire, en faisant écouter un enregistrement du chant des oiseaux habitant nos champs, tout en précisant que ce qu’on y entendait était fragile, impermanent, que pouvions perdre ces chants. Comme ceux-ci font partie du patrimoine sonore de notre territoire, nous avons tous et toutes des souvenirs associés à ces derniers. Ça a touché les gens, ça a éveillé les cœurs, et c’était précisément l’intention.

Je choisis d’aborder différents thèmes à l’aide d’une approche artistique et sensible parce que celle-ci génère des émotions et souvent, quand on constate que l’on ressent une émotion pour quelque chose, cela nous fait réaliser qu’en fait, on l’aime, on tient à cette chose, on ne veut pas la perdre. En somme, je tente bien humblement de faire voir et de faire ressentir.