Arts visuels
Littérature

Sandra Giasson-Cloutier: Finaliste au prix Relève professionnelle – Chaudière-Appalaches

Le prix Relève professionnelle est remis chaque année par Culture Capitale-Nationale et Chaudière-Appalaches (CCNCA) dans le cadre des Prix d'excellence en arts et culture. En cette 38e édition, notre équipe vous invite à découvrir les finalistes par une série d’entrevues portant sur leur démarche et leur vision.

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Publié le : 4 novembre 2024

Sandra Giasson-Cloutier est une artiste visuelle de St-Cyrille-de-Lessard dont la pratique s’articule autour de l’art textile, avec des matières récupérées et de la performance en milieu naturel, tout en visitant le collage, l'écriture et la photographie. Elle transforme ses expériences de vie significatives en rituels par le biais de l’art et d’une connexion profonde à la nature. Elle est titulaire de baccalauréats en arts visuels (Laval, 2023) et en études littéraires (UQAM, 2007) et d'un certificat en animation culturelle (UQAM, 2009). De plus, elle est médiatrice culturelle, animatrice et organisatrice d'événements.



En quoi la nature est un moteur créatif pour vous et comment intégrez-vous les éléments de la faune et de la flore à votre démarche artistique?

La nature est la plus belle œuvre d'art qui existe. Je ne peux que tenter de la magnifier, la mettre en valeur. Pour alimenter ma création, je m'intéresse à la transcription des formes et des couleurs visibles (faune, flore), mais aussi à ce qui se capte dans l'invisible, aux histoires qui se racontent à qui sait prêter l'oreille, du moins, celles que j'imagine. Pour ce faire, j'utilise différentes méthodes de documentation (photographie, écriture, collecte de matières naturelles), de même que le mouvement en extérieur (flânerie, déambulation, performance sans public, etc.). Ainsi, j'accumule mes sources d'inspiration: la couleur et le mouvement d'un insecte, la forme d'un amas de neige sur un arbre, la dentelle (lamelle) du dessous d'un champignon. Je laisse les connexions significatives me mener à un archétype qui fera partie de ma cosmogonie artistique et dont l'habit textile sera un amalgame de représentations symboliques de la nature, qu'elles soient figuratives ou évoquées. J'utilise aussi des plantes comme matières, par exemple des verges d'or ont servi de structure pour un immense chapeau (L'Ensemenceuse) ou d'objets performatifs (La Tisseuse).

Je préconise la performance en milieu naturel parce qu'elle permet une expérience directe du lieu d'inspiration de l’œuvre et qu'elle en soutient la réception. L'environnement choisi me fournit scénographie et ambiance sonore avec lesquelles je travaille.

 

 

Votre démarche artistique possède également une dimension spirituelle et inclut des rituels de performance. Parlez-nous de cet aspect de vos créations, qu’on retrouve notamment dans votre projet Semences. D’où vient-il et comment s’incarne-t-il dans votre art?

Pour moi, la dimension spirituelle est la connexion à plus grand que soi, au mystère de la vie, à sa magie. Je la vis beaucoup via des pratiques de présence (méditation, rituel, focusing – écoute bienveillante des ressentis du corps) et l'écriture de mes rêves nocturnes.

Je suis influencée par l’écoféminisme spirituel, dans lequel l’idée d’interconnexion du vivant est centrale. J’adhère à la pratique in spiritu telle que définie par l’artiste visuelle Sylvie Cotton: « où la dimension spirituelle éclaire l’ensemble du travail en atelier, autant la création que l’expérience du faire et de l'œuvre ». Ainsi, tout au long de la recherche-création, le spirituel est à l'œuvre. Pendant Semences, qui a fait naître L'Ensemenceuse, j'ai rêvé que je trouvais une roche orange dans la terre deux jours avant que ce soit le cas. Je creusais alors ce qui allait devenir le lieu de performance principal du projet. Ce signe m'a confirmé que creuser ce cratère était la voie à suivre, alors que je ne savais pas encore ce que j'en ferais.

Des rituels intimes ont suivis: entretenir le cratère sur plusieurs mois en y réalisant des mandalas de plantes, effectuer des gestes symboliques avec le textile anticipé pour coudre l'œuvre finale. Le rituel est un théâtre pour l'inconscient qui vise une transformation à l'aide de gestes intentionnels, tel que transmis par Sylvie Tourangeau et Stéphane Crête. L'intention de L'Ensemenceuse étant l'ancrage, des gestes ont été choisis comme éléments structurants de la performance rituelle. En résumé, la spiritualité me permet d'être en lien avec ce qu'il y a à transformer et le rituel à l'incarner dans la matière.

 

 

Qu’appréciez-vous particulièrement dans le fait de travailler avec des matières récupérées? 

J’utilise des textiles et des objets de seconde main par préoccupation environnementale, et parce que je m’intéresse à l’histoire qu’ils portent comme un héritage légué, ajoutant au récit d’ensemble.

Par soucis de cohérence envers mon amour de la nature, je ne pourrais faire autrement que de privilégier des matières récupérées. Ne pas ajouter un énième objet neuf à ceux qui existent déjà est un principe qui s'est présenté très tôt dans ma démarche. La valorisation de matières déchues par la transformation en objets esthétiques est un pied de nez à notre réflexe (éducationnel, sociétal) de croire qu'un objet n'est plus utile. J'espère que ça puisse sensibiliser aux enjeux environnementaux et donner envie de créer avec ce que nous avons à portée de main.

Le textile en particulier me permet de belles discussions puisque les gens ont toujours une histoire à me raconter à son sujet (souvenirs d'enfance, rapport quotidien aux vêtements) lorsque je mentionne que c'est ma matière sculpturale. Si je ne connais pas l'histoire du tissu ou de l'objet choisi, je peux plutôt en supposer la teneur et la laisser s'inscrire dans ce que je crée.

 

Selon vous, est-il utopique de croire qu’il est possible de vivre de la culture en région? 

Plus maintenant, puisque je le vis depuis le printemps 2023 dans la MRC de L'Islet. Je suis travailleuse autonome à temps plein, à la fois en tant qu'artiste visuelle grâce à divers projets, dont deux bourses du Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ) et à la fois en tant que travailleuse culturelle, par l’entremise de différents contrats. La polyvalence me semble une clé puisqu'être artiste, c'est accomplir un grand nombre de tâches diverses (rédaction, planification budgétaire, communication, création, médiation) ou savoir s'entourer, quand le budget le permet, à la manière d'une entrepreneure.

Par contre, je crois que c'est fragile dans le modèle actuel. Cette possibilité existe tant et aussi longtemps qu'il y a une volonté politique et sociale de reconnaître la culture comme essentielle. Cette reconnaissance doit s'accompagner d'actions tangibles des gouvernements et des municipalités avec un financement adéquat (ou généreux!) des instances culturelles et des artistes (accès à des bourses de recherche-création et de diffusion).



 

En plus d’être une artiste, vous êtes médiatrice culturelle à la bibliothèque de Montmagny et vous vous impliquez dans différents projets de votre région, dont le conseil d'administration de la Biennale de sculpture de St-Jean-Port-Joli. Pourquoi trouvez-vous important de tisser des liens entre la communauté et l’art en vous impliquant ainsi?

Je découvre que la transmission est un volet de ma pratique artistique : une façon de donner et de recevoir à la fois. Je crois qu'il n'y aura jamais assez d'art et jamais trop d'artistes dans le monde dans lequel nous vivons. Parce que l'art crée des brèches et nous amène dans des zones intérieures que lui seul sait ouvrir. Et plus nous serons nombreuses et nombreux à laisser parler notre créativité, peu importe comment elle se déploie (art ou autre), notre monde sera plus beau, doux, accueillant. C'est une façon d'éveiller les consciences pour que chaque personne soit plus près de qui elle est réellement. Ainsi, mon implication me permet de participer à la vie de la communauté, d'être en lien avec d'autres artistes et acteurs(trices) culturel(les), de nourrir ma créativité et celle des autres, de faire grandir mon réseau (essentiel pour réaliser des projets) et de contribuer au monde, à mon monde immédiat, à partir de ce qui me tient à coeur.