Valérie Forgues: Finaliste au prix Artiste de l’année – Capitale-Nationale
Le prix Artiste de l’année est remis annuellement par le Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ) dans le cadre des Prix d'excellence en arts et culture. En cette 38e édition, notre équipe vous invite à découvrir les finalistes par une série d’entrevues portant sur leur démarche et leur vision.
...Poète, romancière, essayiste et nouvelliste, Valérie Forgues a su conquérir à la fois le cœur du lectorat et l’estime des critiques. Très impliquée dans le milieu littéraire, elle assume avec sensibilité et ouverture divers rôles tels que directrice littéraire, mentore ou critique. Son talent et la richesse de sa carrière lui valent d’être en nomination pour le prix Artiste de l’année dans la Capitale-Nationale du CALQ.
En 2023, vous avez publié deux livres importants: Chambres fortes (Hamac), un collectif de 11 auteurs et autrices que vous avez dirigé et qui se positionne en écho à Une chambre à soi, de Virginia Woolf; ainsi que l’essai sous forme de récit poétique Un choix d’amour (Triptyque, finaliste au Prix littéraire de la Ville de Québec), qui parle du choix de la non-maternité. En quoi ces livres posent potentiellement une pierre blanche sur votre parcours d’autrice et s’inscriront, selon vous, dans la durée?
Les deux livres ont émergé d’une nécessité absolue en moi. Leurs thèmes, ce qu’il nous faut pour écrire, les lieux d’où nous écrivons, et le choix de la non-maternité, font qu’ils seront encore pertinents dans le futur. Ce sont des sujets intemporels, importants et intéressants à mes yeux. En écrivant, le doute, la vulnérabilité m’habitaient, mais je me suis accordé une immense liberté. Pour Chambres fortes, mon admiration pour le livre Une chambre à soi et la forte résonnance qu’il a en moi, m’ont donné envie d’aller voir quels échos le texte avait aujourd’hui, chez des auteurices de divers horizons. Pour Un choix d’amour, j’étais habitée par une expérience personnelle, par le désir de fouiller ce lieu très intime en moi qui a refusé la maternité. Je lis beaucoup et plusieurs œuvres, que j’appelle mes « livres permissions » m’ont donné l’élan de me lancer dans une écriture plus autofictive, essayistique. J’ai commencé à publier alors que j’étais étudiante en création littéraire à l’Université Laval. Mes premiers livres, je ne les renierai jamais. Ils portent en eux les thèmes qui m’intéressent encore aujourd’hui : l’amour, la mort, la vie, le passage du temps, les liens qui unissent les gens. Cela dit, au moment de leur publication, j’étais en formation, en quête, à la recherche de : d’une voix, d’une forme, d’une manière de dire. Quinze ans plus tard, au moment d’écrire et de publier Chambres fortes et Un choix d’amour, j’ai suivi ma voix, comme à un fil qui se déroulait sous mes yeux. J’ai la vive sensation d’avoir trouvé la forme littéraire qui me convient avec ces projets. Elle m’habite encore. C’est à partir d’elle, et de mon espace intérieur sans étiquette, entre récit, essai, autofiction, que j’écris un nouveau livre qui porte sur le deuil.
Vous portez plusieurs chapeaux, notamment celui de mentore, un travail que vous exercez pour Première Ovation et l’UNEQ. En quoi il vous importe de soutenir l’émergence des voix nouvelles et de quelle(s) façon(s) espérez-vous que celles-ci se développent?
J’aime porter plusieurs chapeaux. Ça me permet de vivre complètement en littérature et d’affirmer mon engagement. Le milieu littéraire, quand on ne le connaît pas, peut paraître soit intimidant, soit inaccessible. S’il n’existe pas de recette pour devenir autrice, je crois au partage, à la confiance, à la transmission. J’ai été épaulée tout au long de mes études en création littéraire par des professeurs écrivains, puis dans ma pratique, par des éditeurs, des éditrices. De chaque expérience, j’ai gardé les outils les plus précieux. Je les partage aujourd’hui parce que je sais trop combien le soutien de nos pairs peut faire une différence dans un parcours. C’est comme ça qu’on devient écrivain: en écrivant, en échangeant, en lisant, en étant lu.es. C’est un apprentissage périlleux, qui demande du courage et une véritable humilité. Le mentorat est un espace de travail où on laisse l’égo de côté. On ne peut pas se la jouer si on veut avancer. J’apprends énormément de mes mentorées (je l’écris au féminin parce que jusqu’à maintenant, j’ai travaillé essentiellement avec des autrices). En les voyant bûcher sur leurs textes, je réapprends l’importance du questionnement, de l’introspection, du regard vaste et ouvert, de l’essai et de l’erreur. Une partie importante de mon rôle est de les amener à développer leur voix, leur style, au maximum. Je ne suis pas là pour formater quoi que ce soit, ni pour imposer mes visions. Je souligne souvent aux gens que j’accompagne que s’ils travaillaient avec quelqu’un d’autre, l’expérience serait totalement différente. Ça semble une évidence, mais c’est capital, c’est une question de confiance. Au final, je souhaite que mes mentorées conservent ce qui leur parle le plus de notre travail ensemble et qu’elles gagnent en force, en confiance en leurs voix unique, en leur écriture.
En tant que directrice littéraire du Lézard amoureux, poste que vous occupez depuis 2018, vous devez insuffler à la maison d’édition une orientation, suivre une ligne éditoriale précise. Comment avez-vous fait ce choix, comment le travaillez-vous au quotidien et que trouvez-vous de magique dans l’accompagnement d’un manuscrit qui devient un ouvrage tangible, publié?
Je suis devenue éditrice au Lézard amoureux par surprise. J’avais proposé à Catherine Morency, qui occupait ce poste à l’époque, de lui donner un coup de main. J’avais en tête de faire un premier tri dans les manuscrits, le suivi des courriels, ce genre de choses et… je me suis retrouvée à la barre de la maison d’édition. La ligne éditoriale, elle, se construit d’elle-même, au fil des livres publiés. Mes choix sont dictés par mon cœur et mon ventre, je ne peux l’expliquer autrement. Je lis les manuscrits, j’entends une voix, j’entre dans un univers singulier, c’est presque de l’ordre d’une rencontre amoureuse avec le texte. Nous travaillons les manuscrits lentement. C’est important pour moi que les poètes ne se sentent pas pressés, poussés, mais plutôt soutenus dans leurs démarches, dans leurs questionnements et leurs doutes. Le lien de confiance est primordial pour moi. Je suis très disponible pour les poètes que j’accompagne. Nous échangeons beaucoup et je les encourage à utiliser leur voix pour manier, forger le texte. Nous terminons le travail d’édition par une lecture intégrale du manuscrit également à voix haute justement. C’est mon moment préféré. Le manuscrit pulse, il bat, il résonne entièrement dans l’espace pour son auteurice et pour moi. C’est très beau. Puis le livre vit sa vie, se retrouve entre les mains des libraires, des lectrices et des lecteurs, reçoit des échos. Je suis souvent aussi fébrile que les poètes au moment de la publication. En juin dernier, nous étions pour la première fois au Marché de la poésie de Paris avec plusieurs poètes du Lézard amoureux. Ça m’a profondément émue de les voir réunis, se rencontrer, se lire, performer ensemble dans divers lieux. J’y ai senti toute la vigueur qui anime notre maison d’édition.
Parlez-nous de votre travail de mise en mouvement de votre livre de poèmes Radiale, projet que vous menez avec la chorégraphe Julia-Maude Cloutier et l’auteur-compositeur Devil Dandy. Qu’est-ce que la mise en mouvement de poèmes? Où vous mènera ce projet?
Le projet a pris forme dans le cadre d’un laboratoire de création en arts littéraires, à la Maison de la littérature. J’avais commencé à explorer les liens entre poésie et danse, notamment en collaborant avec La Rotonde autour d’ateliers de médiation. Au moment où l’appel à projets est arrivé, j’avais besoin de bousculer ma pratique, de présenter mes poèmes autrement que derrière un lutrin. Comment on peut faire vivre les textes au moyen de la danse contemporaine, une discipline qui me transforme, me transporte? Quelles possibilités offre le travail du texte avec une chorégraphe? Comment le corps peut dire les poèmes? Je ne savais pas exactement ce que serait une « mise en mouvement ». Travailler avec Julia-Maude Cloutier a été une expérience déterminante. Nous avons exploré avec le corps tout l’univers de Radiale, avec l’idée de lui donner une nouvelle dimension. La trame sonore de Devil Dandy est arrivée à la deuxième semaine de création. Il a compris l’ambiance du livre, qui est à la fois brute, sensuelle, violente. Nous avons fait une sortie de laboratoire à la Maison de la littérature. Nous devions le poursuivre cette année à La Charpente des fauves, mais j’ai choisi de mettre le projet sur la glace, pour deux raisons. La première est d’ordre financier. Pour mener la performance à son plein potentiel, nous avons besoin d’argent. La Charpente des fauves nous soutenait à plusieurs niveaux, techniques, promotionnels, mais sur le plan financier, c’était plus incertain. La seconde raison, c’est que j’ai entrepris un nouveau projet d’écriture dont je savais qu’il me demanderait beaucoup d’énergie et de temps. D’où la pause. Mais je souhaite continuer à explorer le milieu de la danse et éventuellement, poursuivre le projet avec mes collègues.
Votre travail vous a permis de participer à plusieurs événements littéraires ou résidences à l'international (notamment à Beyrouth, au Festival du livre de Paris 2024, au Festival international de poésie de Sidi Bou Saïd, en Tunisie, à Kebbel-Villa, en Bavière, et, en 2025, un résidence en Normandie vous attend). Qu’est-ce que le fait d’aller à l’étranger infuse à votre démarche artistique; en quoi ces expériences forgent l’artiste que vous êtes autrement que si vous étiez demeurée au Québec?
Ma démarche d’écriture est tournée vers l’intime. J’ai besoin de solitude, de me mettre en retrait. Je peux trouver cet état ici, à Québec, mais le quotidien me rattrape. Les séjours à l’étranger viennent rompre ce rythme-là. J’y trouve la solitude choisie, la liberté, une version de moi qui se développe loin de mon environnement. Ils sont arrivés tôt dans mon parcours, dès 2009, avec les Jeux de la Francophonie, à Beyrouth. J’étais là en tant qu’écrivaine, c’était immense pour moi. J’y ai trouvé un état d’éveil, de grande sensibilité ; j’étais en mouvement et ancrée en même temps. J’ai cherché à retrouver cette sensation d’ouverture, cette vivacité particulière. C’est un immense privilège de voyager avec l’écriture, d’aller à la rencontre de collègues écrivain.es sur leurs territoires, de découvrir des cultures à travers leur littérature. J’aime être déstabilisée par les lieux, les gens, les situations. Je suis bouleversée, toujours, de rencontrer des collègues auteurices qui vivent dans des contextes souvent si éloignés du mien. Les discussions, les liens, s’immiscent dans mon imaginaire, contaminent positivement mon écriture. Je pense à ma première résidence, en France, en 2010. Pas une journée ne passe sans que ce séjour ne m’habite, sans qu’une conversation ne remonte en moi. Qui suis-je et qu’est-ce qui me met en marche, loin de chez moi ? Comment mon regard sur le monde, sur moi, sur mon écriture se transforme, au contact d’autres écrivains, d’autres paysages, dans le silence, dans l’émerveillement, dans l’ennui et les moments difficiles aussi? Quand je pars, je ne suis pas tout à fait seule. J’apporte avec moi les livres d’ici, ceux que j’aime, qui m’accompagnent. J’aime mettre les gens et les livres en contact, tisser des liens qui perdureront, faire découvrir notre littérature. Ça ajoute du sens à l’aventure.