Une rentrée 2024-2025 riche en théâtre documentaire
Il est révolu le temps où les enjeux sociaux contemporains ne brillaient pas sur les planches: le théâtre documentaire – et son regain au Québec depuis près d’un quart de siècle – vient ajouter une nouvelle dimension à la façon dont il est possible de questionner notre société, de l’appréhender, de la comprendre. Afin de mettre en lumière ce genre théâtral, nous vous invitons à découvrir les nombreux docu-théâtres à l’affiche cette saison en Capitale-Nationale et Chaudière-Appalaches.
Tout d’abord, il importe de souligner que le théâtre documentaire n’est pas né de la dernière pluie: il y a plus de 100 ans, en Russie comme en Allemagne, il est principalement utilisé comme outil de propagande pour l’idéologie communiste. Depuis, il a certes adopté de nouveaux objectifs et, au Québec, c’est dans les années 2000, notamment avec la fondation du Théâtre Porte Parole (ceux qui ont créé J’aime Hydro en 2016) et la présentation de Rwanda 94, que le genre marque ses assises. On assiste depuis le nouveau millénaire à un mouvement d’un grand dynamisme et avec des voix audacieuses, qui renouvellent l’esthétique du genre, parmi lesquelles s’inscrivent Nini Bélanger et Pascal Brullemans, Yves Sioui Durand, Anne-Marie Ouellette Anne-Marie Olivier, Philippe Cyr, Sarah Berthiaume et bien d’autres qu’on vous présente ci-dessous.
Le docu-théâtre: un genre ancré dans le ici et maintenant
Nous sommes d’avis que le genre théâtrale documentaire apporte une nouvelle richesse à l’offre actuelle, opinion partagée par le critique de théâtre au Devoir et écrivain Simon Lambert: « Je pense que ça signale un théâtre qui veut marquer son ancrage dans la réalité des gens, dans le ici et maintenant. Un théâtre dans lequel il n’y a pas de distance », ajoute-t-il, faisant référence au texte de répertoire qui parfois, notamment par le nombre d’années qui les séparent de notre époque, marque une certaine distance.
Difficile de faire plus actuelle que la proposition du Théâtre Porte Parole, derrière L’Assemblée – Québec, une série de pièces documentaires coproduite avec La Bordée et Nous sommes ici (Le NoShow) qui est passée par Montréal, Sao Paulo, Munich et trois autres villes avant de s’arrêter à Québec. Le texte qui est présenté dans chacune des villes est différent: c’est qu’il émane d’entrevues faites sur place, explorant ainsi les travers de la polarisation tout en offrant une fenêtre ouverte sur les enjeux de notre société, sur ce qui la divise mais aussi sur ce qui unit son peuple. En septembre et octobre, ce sera ainsi une militante de gauche, un homme d’affaires libertarien, un conteur wendat ainsi qu’un travailleur en économie aux valeurs plus traditionnelles qui seront réunis autour d’une même table pour un brin de jasette… Oui, les discussions s’annoncent riches et mouvementées!
Autre pièce ancrée avec force dans l’ici et maintenant: Sciences Po 101: Traité d’insoumission à l’usage du vrai monde, de Catherine Dorion. Présentée au Trident à Québec ainsi qu’à St-Georges aux Amants de la scène, cette pièce documentaire interactive et immersive, créée avec le metteur en scène Alexandre Fecteau et l’acteur Vincent Massé-Gagné, propose aux spectateurs et spectatrices de participer en votant et en s’exprimant. L’ex député de Québec Solidaire cherche à faire jaillir les façons de faire une jambette à notre impuissance collective, devant une surcharge médiatique ambiante et des quotidiens sans temps mort.
On plongera dans une enquête-documentaire avec Faussaire, de Blanche Gionet-Lavigne, une pièce présentée au Périscope qui interroge notre rapport aux faits et au mensonges, mais qui soulève également des questions, chez l’autrice, sur sa propre démarche artistique. L’enquête commence alors que Blanche reçoit en héritage une fausse œuvre d’art. Elle partira alors en quête de réponse sur le faussaire québécois qui a floué sa famille.
Les grandes émotions
Du côté du Petit Champlain, le 1er octobre, on propose De ta force de vivre, de Marie-Ève Perron, une autofiction documentaire qui s'intéresse à la mort ainsi qu’aux différentes étapes du deuil. Parler de la mort, c’est assurément questionner le sens de la vie, et c’est ce que fait cette pièce abordant un franc-parler qui laisse aussi place à l’autodérision et l’humour.
Avec le thème de la mort comme dans le cas de De ta force de vivre, mais aussi le drame de la polytechnique (Polytechnique), la vie en CHSLD (Tout-inclus) ou encore l’industrialisation des fermes (Run de lait), le théâtre documentaire s’éloigne parfois de l’idée qu’on se fait qu’une pièce doit nous divertir: « Quelque part, le théâtre n’a pas toujours été là pour le seul divertissement. Par-delà le plaisir qu’il peut y avoir sur scène, des rires dans la salle, le théâtre, grâce à tous les outils mis à sa disposition, a un réel impact sur le spectateur. », explique le critique Simon Lambert. Le théâtre, nous rappelle-t-il, possède cette faculté de changer profondément les spectateurs, de les toucher. Et parfois, il est loin d’être inintéressant de scruter de près des sujets costaud du genre, d’oser les remous intérieurs.
D’ailleurs, des remous, le docu-fiction d’Agnès Zacharie Caminando & Avlando en créera assurément, en puisant dans la matière réelle que sont les grands événements du 20e siècle qui ont bouleversé plusieurs vies et en faisant jouer les cordes fictionnelles pour y attacher l’histoire d’une femme qui s’extirpa des camps de concentration et dont la vie sera ponctuée d’exils. Ce spectacle, qui est une reprise de la saison 2015-2016 est présenté par le Périscope mais pas dans sa salle: les spectateurs sont plutôt invités à vivre le déracinement raconté dans l’intimité d’un autobus scolaire aménagé spécialement pour les représentations.
Cette saison voit également une autre reprise: cette fois il s’agit de Grosse-Île, 1847 (dans les mots de ceux qui l’ont vécu), d’Émile Proulx-Cloutier, en décembre à La Bordée. Le créateur raconte l’histoire terrible de Grosse-Île, où des milliers de migrants irlandais ont vécu leurs dernières heures, en offrant un florilège d’archives puisées dans les archives nationales. Une façon de relire le passé pour mieux appréhender l’avenir, avec ses crises et épidémies annoncées…
Un vaste choix de pièces, donc, pour vous permettre d’entrer dans une salle pour en ressortir informés, troublés ou, qui sait, changés…