Arts visuels

Charles-Frédérick Ouellet: Finaliste au prix Artiste de l’année – Capitale-Nationale

Le prix Artiste de l’année est remis annuellement par le Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ) dans le cadre des Prix d'excellence en arts et culture. En cette 38e édition, notre équipe vous invite à découvrir les finalistes par une série d’entrevues portant sur leur démarche et leur vision.

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Publié le : 4 novembre 2024

Charles-Frédérick Ouellet est un artiste visuel dont la démarche prend forme dans une recherche de terrain. Cherchant à repousser les limites de la photographie et de la vidéographie documentaires, il bénéficie d’une grande reconnaissance, notamment à titre de lauréat 2024 du World Press Photo et comme finaliste au prix Artiste de l'année dans la Capitale-Nationale du CALQ.


 

En quoi votre travail implique-t-il une expérience du réel et quelle place faites-vous à l’enquête journalistique dans votre processus de création?

Je partage souvent le même terrain que celui des journalistes, mais mon approche est différente, et je me permets d’aller au-delà du fait d’actualité pour en développer des corpus dont les images ont cette capacité de témoigner d’une époque et des enjeux auxquels nous faisons face. Cela reste une expérience très concrète de photographier le réel. C’est aussi une manière de faire qui demande une certaine adresse pour arriver à en extraire les éléments symboliques.

 

Quelles technologies utilisez-vous et en quoi ça fait en sorte que votre travail se démarque particulièrement?

Les questions qui m’ont animé ces dernières années ont commencé lors d’un projet que je réalisais autour de la Grande Oie des neiges. À propos de ce qui est visible ou, plutôt qui n’est pas perceptible pour nous. C’est en adaptant mon mode de vie aux leurs qui demandait de vivre la nuit que j’ai commencé à explorer d’autres formes de captures visuelles, comme l’infrarouge, pour documenter leur mode de vie la nuit. Puis j’ai commencé à m’intéresser à ce qui se situait en dehors du spectre du visible chez les êtres humains comme idée pour développer de nouveaux projets. J’ai d’ailleurs poursuivi cette réflexion sur le terrain lors de feux de forêt en 2023, où j’ai réalisé un corpus d’images thermiques. Ces images dont le sujet est invisible à l’œil nu sont enchâssées à d’autres images qui décomposent certaines actions menées sur le terrain, dans le but de développer une réflexion sur les hautes technologies et le travail manuel.


Vous avez remporté le prestigieux prix de l’image de l’année (région North and Central America) du World Press Photo, devant 61 000 autres images déposées en candidature. Votre cliché, en noir et blanc, montre un combattant forestier scrutant l’horizon, au cœur du ravage laissé par les feux de forêt de l’été 2023 au Québec. Cette photo s'inscrivait dans une série qui fut publiée dans le Globe and Mail, dont la thématique était le cycle des feux. Quels risques avez-vous dû prendre pour produire ce cycle?

Il n’y a pas vraiment de risque à proprement dire. Dans plusieurs de mes projets, l’aspect le plus compliqué est de réussir à avoir accès au terrain. Cela demande du temps, de l'implication et comme dans ce cas-ci, une forme d’immersion.

 

Vous travaillez actuellement à un projet de court-métrage documentaire qui vous mènera en Bosnie-Herzégovine et qui abordera les questions de la géographie et de la peur. Vous ferez également une résidence de création au sein des Forces armées canadiennes en embarquant à bord d’un navire dans le but de créer une œuvre qui allie photo, son et vidéo. Est-ce que changer de médium – passer de la photographie au court-métrage ou au vidéo – change votre démarche artistique? Pouvez-vous nous en dire plus sur ces projets?

Je ne crois pas que cela change ma démarche, mais je vois avec l’expérience qu’il y a certains sujets qui se traitent mieux avec la dimension sonore et celle du temps. La photographie a ce pouvoir de vous garder captif, de vous faire revenir encore et encore à la même image lorsque celle-ci ne se vide pas de son sens. Avec le documentaire vidéo, j’y vois une proximité avec le livre photographique, on guide les regards des gens.

Ce qui m’intéresse beaucoup en ce moment, c’est ce qui se passe à l’Est de notre monde. J’y travaille depuis quelques années déjà. La géographie de la peur est un concept que j’ai commencé à aborder dans les anciens pays satellites de l’Union soviétique. D’abord en Moldavie et en Ukraine, par l’image, mais aussi  à partir de témoignages sous forme de tracés d’exils. Puis j’ai continué d’investiguer cette question dans les Balkans où je réalise un documentaire court métrage à ce sujet. Je suis en ce moment en Géorgie où le pays vit une autre forme d’interférence, et où la question de la peur prend une autre forme.

 

Vous êtes également travailleur culturel et œuvrez notamment au centre VU comme coordinateur artistique de la production par différentes conférences ou formations, vous contribuez également à la transmission du savoir. Qu’est-ce qui, dans le milieu de la photographie, doit selon vous être préservé afin de maintenir vivante et innovante cette discipline artistique?

C’est une question complexe et un terrain glissant à la fois. Nous vivons à une époque fascinante du point de vue des technologies. La photographie est quelque chose d’étrange, en somme, l’acte photographique peut être résumé à celui d’observer avec un point de vue. Cela recoupe donc plusieurs manières de faire et donne vie à une grande famille, parfois dysfonctionnelle comme ce l’est dans nos vies. Il y a des pratiques très traditionnelles qui valorisent l’analogue et son opposé, des pratiques réflexives autour de la notion d’image. Je crois que l’important est de reconnaître qu’il y a plusieurs mouvements qui évoluent de manière parallèle à la même époque. Ils n’évoluent pas tous à la même vitesse, mais l’aspect innovant est lorsqu’une hybridation de deux champs s'opère. L’innovation n’a souvent que très peu à voir avec les nouvelles technologies, c’est la manière de les détourner, et de les appliquer à notre propos qui en fait l’innovation.