Qui a peur d’être convoqué?
Recevoir une convocation par la poste pour aller au théâtre : et si l’expérience artistique devenait un devoir citoyen? À Québec, une initiative inusitée bouscule les habitudes et pose une question simple — mais dérangeante : pourquoi n’irions-nous pas voir ce qui nous concerne moins directement?
...À l’occasion de la Journée mondiale du théâtre (le 27 mars), la compagnie Nous sommes ici a choisi de frapper l’imaginaire. Mille citoyennes et citoyens de Québec recevront, sans l’avoir demandé, un avis de convocation : non pas pour siéger à un procès, mais pour assister gratuitement, et avec la personne de leur choix, à la pièce Arnaud pour Justine, présentée au Théâtre Périscope dès le 28 avril.
Le geste intrigue, amuse, dérange un peu. Et c’est précisément le but.

Crédit photo : Stéphane Bourgeois
Le théâtre comme devoir
En s’inspirant du système judiciaire, l’équipe propose une analogie forte : celle du spectateur appelé à prendre part à la vie démocratique de sa cité. Une manière de rappeler que l’art n’est pas qu’un loisir, mais aussi un espace de réflexion collective.
Pour Alexandre Fecteau, directeur artistique de la compagnie Nous sommes ici, l’idée couvait depuis longtemps. « Il peut y avoir un sentiment de chambre d’écho au théâtre. On a parfois l’impression de prêcher à des convaincus, explique-t-il. Or, si on pense que ce qu’on fait peut avoir un impact social, il faut réussir à rejoindre des gens qui ne sont pas déjà exposés à ces enjeux. »
« La convocation, c’est une expérience forte. Ça bouscule, ça impose une responsabilité », souligne le metteur en scène. D’où cette stratégie : sortir des réseaux habituels, éviter les listes d’abonnés, et envoyer ces convocations de manière aléatoire, dans tous les quartiers de la ville.
Une œuvre qui dérange — et rassemble
La convocation était tout à fait à propos pour aller titiller l’engagement citoyen. Car oui, l’art possède également cette force d’éveiller celles et ceux qui le consomment à des enjeux sociaux d’importance. Et avec cette création, la compagnie Nous sommes ici poursuit une démarche qui lui est chère : mettre en lumière des réalités peu visibles, parfois inconfortables. Il faut dire que Arnaud pour Justine aborde un sujet rarement traité sur scène : la sexualité des personnes en situation de handicap.
La pièce raconte l’histoire de Justine, une femme vivant avec la paralysie cérébrale, qui fait appel à un assistant sexuel pour explorer sa sexualité. Une démarche intime qui, dans la fiction, se heurte à la loi canadienne sur la prostitution — jusqu’à la mener devant la justice.
« Car la loi ne prévoit aucune exception : dès qu’il y a paiement pour un service sexuel, c’est illégal », rappelle Alexandre Fecteau. De cette tension entre réalité vécue et cadre légal est née l’idée d’une telle pièce, totalement fictive, tient à rappeler le directeur artistique.
Ainsi, au cœur de Arnaud pour Justine, une question persiste : que fait-on, collectivement, des réalités qui ne concernent qu’une minorité? « La démocratie, c’est la majorité qui décide. Et par définition, les minorités peuvent voir leurs droits limités. Il y a donc un effort à faire pour que leurs réalités soient entendues », explique Alexandre Fecteau.
Pour l’équipe de Nous sommes ici, la question dépasse largement le cadre de la fiction et le cas de Justine. « Les enjeux qui touchent les minorités nous obligent collectivement à nous adapter. Et comme ils concernent peu de gens, on pourrait facilement les oublier. »
Dans ce cas précis, le paradoxe est frappant : la sexualité, souvent perçue comme allant de soi - l’une des rares choses encore gratuites en ce monde, dit en blaguant Alexandre Facteau -, devient inaccessible pour certaines personnes. « Personne ne renoncerait facilement à cette dimension de la vie. Pourtant, pour certains, les obstacles sont immenses — physiques, sociaux, légaux. »
En mettant en scène cette réalité, la pièce cherche moins à trancher qu’à exposer la complexité. D'ailleurs, Justine est jouée par Geneviève Brassard-Roy, une comédienne de la diversité formée aux ateliers de l’organisme Entr’actes. Refusant donc le piège du discours moral ou du plaidoyer univoque, Arnaud pour Justine se présente comme un docu-fiction, tout en laissant place à l’interprétation. « On ne prétend pas être objectif. Mais on ne cherche pas non plus à imposer une conclusion. Les gens ne ressortent pas avec les mêmes réponses — et c’est très bien comme ça », affirme Alexandre Fecteau.
Chaque représentation prolonge d’ailleurs cette ouverture : un groupe de spectateurs sera invité à discuter à l’écart, à partir de grandes questions soulevées par l’œuvre. Non pas pour rendre un verdict, mais pour faire l’expérience, concrète, du doute et de la délibération. « On ne cherche pas une réponse binaire, on ne cherche pas à savoir si Justine est coupable ou non. Ce qui nous intéresse, c’est d’obliger les gens à se positionner, à se demander : est-ce que la sexualité est un droit? Et qu’est-ce que ça implique pour nous? »
Une convocation à ressentir
Au-delà du concept de cette convocation à l’aveugle, c’est peut-être là que réside la véritable ambition du projet : créer une rencontre. Inviter, sans filtre, des citoyens à se laisser toucher par une œuvre. Les sortir de leur zone de confort, les confronter à une expérience humaine qu’ils n’auraient pas choisie. « Le devoir, ce n’est pas seulement de venir au théâtre, conclut Alexandre Fecteau. C’est de s’exposer, de se laisser émouvoir, et de repartir plus sensible, plus informé. »
Si seulement une fraction des personnes convoquées répond à l’appel, l’expérience pourrait déjà transformer le rapport au théâtre. « Si 20 % des gens viennent, ce serait formidable. Ce serait 200 personnes qui ne seraient peut-être jamais venues autrement! »
Reste à savoir combien répondront à cette originale convocation - et nous espérons qu'ils et elles seront nombreux et nombreuses. Et une chose est certaine : à Québec, le théâtre n’attend plus qu’on vienne à lui. Il convoque.
Consultez l'horaire des représentations et achetez vos billets!
Texte : Rosalie Cournoyer et Thomas Royer
Mise en scène : Alexandre Fecteau
Distribution : Maude Boutin-St-Pierre, Geneviève Brassard-Roy, Catherine-Oksana Desjardins, Érika Gagnon, Maude Lafond et Jean-Nicolas Marquis
Une production : Nous sommes ici et Vénus à vélo
