Quand les livres montent sur scène : une saison théâtrale 2026-2027 sous le signe de l’adaptation
Depuis quelques années, les scènes québécoises semblent entretenir un dialogue de plus en plus fertile avec la littérature. Romans, essais, bandes dessinées : les œuvres écrites - et pas que les romans! - quittent les bibliothèques pour se transformer en expériences théâtrales où le corps, la musique, l’image et la voix prennent le relais de la page.
La saison 2026-2027 ne fait pas exception. À Québec, alors que les programmations de théâtres sont sorties ces jours-ci, plusieurs propositions très attendues témoignent de cet engouement pour les adaptations, mais surtout de la volonté des créateurs et créatrices d’explorer autrement les imaginaires littéraires contemporains.
Ainsi, du côté du Le Diamant, du Trident, de Premier Acte et de La Bordée, les livres deviennent des terrains de jeu scéniques où se rencontrent satire grinçante, dystopie immersive et théâtre documentaire.

Whitehorse : la bande dessinée de Samuel Cantin devient une comédie corrosive
Au Diamant, Whitehorse de la compagnie Couronne Nord promet déjà de marquer l’automne. Adaptée de la bande dessinée culte de Samuel Cantin, la pièce transpose sur scène l’univers absurde, nerveux et profondément humain de l’auteur.
Dans l’œuvre originale, Cantin mélange humour noir, angoisse existentielle et satire du milieu culturel avec une liberté déconcertante. L’histoire s’articule autour de Laura et Henri, un couple dont l’équilibre éclate lorsque Laura obtient un rôle convoité dans le film d’un réalisateur aussi narcissique que tyrannique. L’adaptation théâtrale, signée notamment par Guillaume Laurin, conserve cette matière grinçante pour en faire une charge féroce contre les egos artistiques, les rapports de pouvoir et les dérives affectives.
Ce qui frappe dans Whitehorse, c’est la manière dont l’écriture de Samuel Cantin semble déjà contenir une théâtralité intrinsèque. Les dialogues éclatés, les personnages excessifs, les situations inconfortables flirtent constamment avec le burlesque et le malaise. Sur scène, cette tension prend une dimension physique. Les interprètes incarnent des êtres qui cherchent désespérément à être vus, admirés, validés — quitte à s’autodétruire.
L’adaptation illustre aussi une tendance de plus en plus présente au théâtre : celle de puiser dans la bande dessinée québécoise contemporaine pour créer des objets scéniques hybrides (on pense à la pièce Le petit astronaute, de Jean-Paul Eid, qui a fait fureur au Trident cette saison!). Après tout, la BD partage avec le théâtre un sens du rythme, du cadrage et de la construction dramatique qui favorise naturellement la transposition.

Shangri-La : la science-fiction immersive de Mathieu Bablet
Toujours au Diamant, en coprésentation avec Québec en toutes lettres, le collectif français Collectif Or Normes proposera Shangri-La, une adaptation spectaculaire de la bande dessinée de science-fiction de Mathieu Bablet.
Publié en 2016, le roman graphique de Bablet s’est rapidement imposé comme une référence de la BD de science-fiction contemporaine. Dans un futur où la Terre est devenue inhabitable, les derniers humains survivent dans une station spatiale gouvernée par une mégacorporation omniprésente : Tianzhu Enterprises. Nourriture, technologie, information, idéologie : tout est contrôlé.
Mais plutôt que de simplement « adapter » la BD, le Collectif Or Normes choisit une forme éclatée et immersive : un ciné-BD-concert où projections monumentales, narration et musique électronique jouée en direct plongent le public au cœur de cet univers dystopique.
Le résultat semble moins tenir du théâtre traditionnel que de l’expérience sensorielle. Le spectateur n’assiste pas simplement à l’histoire : il habite temporairement la station spatiale Tianzhu. Cette approche correspond parfaitement à l’œuvre de Mathieu Bablet, dont les bandes dessinées misent énormément sur la puissance visuelle, les architectures gigantesques et le vertige technologique.
À travers cette adaptation, on voit aussi comment les arts vivants s’approprient aujourd’hui les codes de la science-fiction pour réfléchir à des enjeux très contemporains : surveillance, hypercapitalisme, effondrement écologique, solitude collective. Derrière son esthétique futuriste, Shangri-La parle donc surtout de notre présent.

La version qui n’intéresse personne : du roman coup-de-poing à la scène
Du côté du Trident, l’adaptation de La version qui n’intéresse personne s’annonce comme l’un des moments forts de la saison. Le roman de Emmanuelle Pierrot, lauréat du Prix des libraires du Québec, a profondément marqué le lectorat par sa violence lucide et son regard brutal sur les mécanismes d’exclusion sociale.
Le livre suit Sacha, une jeune femme qui quitte Montréal pour Dawson City, au Yukon, dans l’espoir de vivre autrement, au sein d’une communauté marginale faite de punks, d’anarchistes et de travailleurs saisonniers. Mais derrière les idéaux de liberté et de solidarité se cachent rapidement des dynamiques de domination, de misogynie et de violence collective.
Le titre lui-même agit comme un manifeste : la version qui n’intéresse personne, c’est celle des victimes imparfaites, des femmes qu’on refuse d’écouter parce qu’elles dérangent les récits collectifs plus confortables. Le roman explore avec une précision troublante la manière dont un groupe peut progressivement transformer une personne en coupable désignée tout en se convainquant d’agir moralement.
Sur scène, cette matière promet une intensité particulière. Le théâtre possède cette capacité unique de rendre visibles les rapports de force humains dans toute leur crudité. Les silences, les regards, la présence physique des corps peuvent donner une résonance nouvelle à cette histoire de marginalité, d’emprise et de violence sociale.
Le choix du Trident (qui a déjà placé dans ses précédentes programmations des adaptations des livres Le bizarre incident du chien pendant la nuit, all about love, Paul à la maison, Querelle de Roberval ainsi que La trajectoire des confettis) de porter ce roman à la scène témoigne aussi d’un intérêt croissant pour les œuvres littéraires récentes qui interrogent frontalement les fractures contemporaines.

Ordures! : l’essai documentaire devient théâtre physique
À La Bordée, l’adaptation de l’essai Ordures! de Simon Paré-Poupart emprunte un tout autre chemin. Ici, il ne s’agit ni de fiction ni de dystopie, mais d’un théâtre documentaire profondément ancré dans le réel.
Dans son livre, Simon Paré-Poupart — lui-même éboueur depuis vingt ans — explore l’univers méconnu des travailleurs des déchets. Il raconte ces corps invisibles qui permettent à nos villes de fonctionner sans que personne ne veuille vraiment les regarder.
L’adaptation annoncée par La Bordée mise sur une approche très physique, presque chorégraphique. Les corps tombent, glissent, soulèvent, transportent. Peu à peu, une question dérangeante émerge : ce que la société cherche à faire disparaître, est-ce seulement les déchets? Ou aussi celles et ceux qui vivent à sa périphérie?
Le théâtre apparaît ici comme un prolongement naturel de l’essai. Là où le livre analyse et documente, la scène fait ressentir. Elle donne un poids, une fatigue, une matière aux réalités décrites. Ce passage du texte au corps semble particulièrement pertinent pour une œuvre qui parle précisément du travail physique, de l’usure et de l’invisibilisation.

Saint-Exupéry : des cieux aux planches
Au théâtre Premier Acte, David Biron propose une libre adaptation du texte Terre des hommes, d’Antoine de Saint-Exupéry. Cette inspiration du classique est portée par une coproduction du Théâtre du Nordet et du Théâtre de la Bacaisse, tandis que la mise en scène est assurée par Nicola Boulanger.
Dans ce spectacle qu’on annonce comme multidisciplinaire et sensible, on plongera en 1935, alors qu’un pilote d’avion pour l’aéropostale s’écrase dans le Sahara. S’il craint la mort, il pense également à la vie. Au sens qu’elle prend, à ses beautés, aux humains qui la composent. Au fils des ses réflexions, il refait le monde, découvre des splendeurs insoupçonnées, parle à un fennec. Mais tout ceci est-il réel ou hallucinations?
Dans cette adaptation, le personnage central du pilote est accompagné de trois manipulateur·trice·s qui sculptent l’espace à l’aide d’objets, de marionnettes et d’ombres afin de donner vie à l’histoire et de la créer sous les yeux des spectateurs. Et c’est de là que toute l’originalité de la proposition provient.
Adapter pour transformer
Ce qui relie finalement toutes ces propositions, malgré leurs univers radicalement différents, c’est peut-être cette volonté de transformer la lecture en expérience collective.
Adapter un livre au théâtre, ce n’est pas simplement illustrer un texte aimé. C’est le déplacer. Lui faire changer de langage. Une bande dessinée devient concert immersif. Un roman se transforme en affrontement de regards et de silences. Un essai documentaire prend la forme d’une chorégraphie brutale.
À travers ces œuvres, la saison théâtrale 2026-2027 semble rappeler une chose essentielle : les livres ne sont pas des objets figés. Ils continuent de vivre, autrement, lorsqu’ils rencontrent la scène et ça, les théâtres de chez nous l’ont bien compris.
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