Littérature

Paul Bordeleau : un grand du 9e art

Le prix Artiste de l’année est remis annuellement par le Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ) dans le cadre des Prix d'excellence en arts et culture. En cette 39e édition, notre équipe vous invite à découvrir les finalistes par une série d’entrevues portant sur leur démarche et leur vision.

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Publié le : 7 novembre 2025

Son coup de crayon est doux, ses teintes, tranquilles. Ses histoires revêtent toujours une certaine tendresse et font place à beaucoup d’humanité. Voici Paul Bordeleau, auteur, bédéiste et illustrateur qui conçoit et dessine ses nombreux projets à l’atelier La Shop à Bulles situé à la Maison de la littérature dans le vieux Québec. Cet artiste qui  signe des albums de grande qualité chez différents éditeurs québécois, illustre également des romans et adapte des pièces de théâtre en BD. Son parcours est constant et son discours sur son art toujours aussi fascinant.  



Votre plus récent album, Au revoir New York (éditions Nouvelle adresse) est paru en septembre 2025. Cet album qui joue entre autofiction et réalisme magique aborde notamment vos questionnements face au métier de bédéiste. Après trente-cinq ans à faire du dessin le moteur de votre carrière, que retenez-vous de votre parcours?

Si je jette un regard sur ces trente-cinq années, je réalise que même si la technologie a énormément évolué et que même si je suis passé du traditionnel au pixel, j’ai toujours continué à mettre de l’avant que c’est l'idée avant tout qui importe.

Je crois que j'ai toujours gardé en tête que l'idée et l’émotion étaient plus importantes que la façon technique de l’appliquer. Je retiens aussi que mon rêve d’avoir la liberté d’en vivre, autant de la bande dessinée que de l’illustration, est toujours intact. Que de rester curieux et de poursuivre l’expérimentation maintien l’énergie au même endroit que quand j’avais 20 ans.

Je retiens aussi qu’il y a eu énormément de chemin depuis le début des années 90 en bande dessinée au Québec. On a maintenant la chance d’être publié ici, ce qui n’était pas le cas quand j’ai débuté. Être édité par des éditeurs chevronnés est vraiment une joie pour moi. Nos albums sont distribués en Europe où nous allons pour participer aux différents festivals et salons, et où nous sommes connus là-bas - on se rappelle de nous lorsqu’on y retourne : c’est très touchant à chaque fois.

Extrait de Au revoir New-York (Nouvelle adresse)

Vous avez adapté en BD deux pièces de théâtre : Pour réussir un poulet, de Fabien Cloutier, ainsi que Hypo, de Nicola-Frank Vachon. Quels sont les principaux défis de faire passer une histoire du 6e art vers le 9e et quelle liberté cela permet-il?  

Le principal défi a été assurément celui du texte, parce qu’il y en a énormément en théâtre. Les dialogues qui sont la force de cette forme d’art doivent s’équilibrer avec le dessin dans un espace plus restreint que les planches de théâtre, celui de la planche de BD. Les dialogues, les répliques c'est ça qui m’intéressait à la base en plus des histoires et des thèmes abordés dans ces deux pièces. Je voulais garder intact la totalité des textes des œuvres. Cela a donc été de longues journées de découpage bien complexe. 

L’autre défi a été de situer l’action dans de vrais lieux où se déroulaient les scènes. À ce sujet, Fabien Cloutier m’a donné de bonnes indications en me disant que sa pièce se passait sur le boulevard Sainte-Anne et, quant à Nicola-Frank Vachon, il m’a bien aiguillé avec ses photos de l’Islande et, à ma demande, a retravaillé certains passages pour que Hypo soit plus fluide. J’avoue que la liberté de faire mon propre casting de personnages dans le cas de Pour réussir un poulet était vraiment stimulant. Pour Hypo, mon plaisir fut de dessiner l’Islande en y ajoutant ma propre palette de couleurs, plus éclatées.

 

Quelle place faites-vous à la prise de risque dans vos choix professionnels?

J’accepte souvent les projets en illustration qui m’apportent ou m’amènent là où je n’ai jamais posé le regard. J’évalue, c'est certain, le niveau de difficulté dans lequel je me mets à chaque fois, mais souvent c’est après coup, une fois que je suis dans le projet, que les obstacles surgissent.

La prise de risque est souvent associée au plaisir que j’ai à sortir de ma zone de confort. 

Je prends comme exemple ma décision d’adapter deux pièces de théâtre : lorsque j’ai décidé de le faire, ça n’avait jamais encore été fait. J’ai voulu l’essayer et quand mes éditeurs l’ont appris, ils n’ont pas eu trop le choix : c’était une expérience artistique que je voulais vivre. Je voulais ajouter ça à mon train créatif, un ou deux wagons théâtre/BD. Sortir du cadre de la planche, du magazine ou bien de l'affiche pour aller voir ailleurs me permet, quand je reviens ensuite à mes projets plus personnels, d'avoir une nouvelle expertise.  En prenant des textes de théâtre pour en faire un roman graphique, j’ai vue la force que peuvent avoir les dialogues; moi qui viens de l’image, j’ai maintenant plus de plaisir et je prends soin à travailler mes dialogues, à les peaufiner et même à les dire à voix haute quand je les place dans les bulles.

 

Vous avez été invité dans plusieurs pays (Russie, Belgique, Cuba, Corée du Sud) en votre qualité d’illustrateur et d’auteur de romans graphiques, et vous recevez également des bédéistes venus d’ailleurs en résidence dans votre atelier partagé, La Shop à bulles. Qu’est-ce qui naît ou se crée lorsque vous êtes en contact avec des homologues de différentes nationalités? 

C’est très souvent des rencontres incroyablement humaines. D’avoir la chance de découvrir le travail de bédéistes ou même d’être dans leur atelier est un privilège et il en ressort presque toujours de grandes et belles discussions sur non seulement nos outils préférés, la cuisine scénaristique-graphique comme j’aime l’appeler, mais aussi et surtout notre réalité de faire de la bande dessinée nos vies, un mode de vie. C’est vraiment un long marathon qui apporte des joies et souvent des difficultés qu’on n’avait pas prévues. Il se crée aussi des projets communs à la suite des rencontres et des amitiés qui perdurent bien des années après. C’est souvent arrivé de se revoir en festival et de revenir sur nos discussions des années plus tard, comme si nous nous étions vus la veille.

Cette année, vous avez participé au projet de médiation culturelle Les Bienveillant.e.s, qui alliait bande dessinée et danse contemporaine, présenté au Musée national des Beaux-arts du Québec, et qui plaçait au cœur de la création les récits véridiques de personnes qui ont accepté de partager leurs histoires et récits de transmission. Pourquoi, en tant qu’artiste, il vous importe de participer à de tels projets qui vous mettent en lien avec la communauté et qui vous font sortir de votre zone de confort?   

Bienveillant.e.s a été un projet vraiment fabuleux. Notamment, parce qu’en premier lieu Geneviève Duong m’a permis de choisir ma mère comme sujet. Mais aussi parce que je me réjouissais de savoir qu’une chorégraphe allait créer autour de la captation sonore d’un entretien qui avait été fait au préalable où ma mère Évangéline se rappelait de sa jeunesse en Gaspésie dans les années quarante et cinquante. C’était une grande et belle plongée hors de ma zone. De rencontrer des artistes qui proviennent de d’autres domaines, c’est au départ intimidant mais au final tellement inspirant. Jamais je n’aurais imaginé voir un jour des artistes de la danse en mouvement autour de BD (transformé pour le projet en format sculpture sur pattes) avec en fond sonore la voix de personnes provenant de divers communautés accompagné d’une trame musicale douce et prenante. 

Ça nourrit ensuite énormément l’imaginaire pour la suite des choses, les projets plus personnels en reçoivent les effets bénéfiques.