Arts visuels

Oser les arts visuels, oser la réflexion : Amélie Proulx et Martin Bureau sur le rôle de l'artiste


Publié le : 20 janvier 2026

Dans le cadre de l'initiative Osez les arts visuels, une invitation qui vise à découvrir, tout au long de l’année 2026, une multitude de lieux, d’expositions et d’expériences artistiques dans la Capitale-Nationale et la Chaudière-Appalaches, nous avons invité Amélie Proulx et Martin Bureau à nous partager leur vision du rôle de l'artiste. Ces deux artistes professionnels et co-porte-paroles de l'événement se sont ainsi prêté au jeu et il en résulte une riche réflexion sur l'importance de leur travail au sein de la société. 

 

 

Amélie Proulx : Liberté, expérimentation et prise de risques

J’ai toujours perçu mon atelier comme un espace de liberté absolu. Lorsque j’entre dans l’atelier le matin, je ne suis jamais certaine de ce qui va se passer, même si j’ai un plan de travail bien précis. Cette ouverture face à l’incertitude me permet de rester à l’affût, d’être à l’écoute de ce qui se passe dans l’instant présent. C’est ultimement dans cette phase de recherche fondamentale que mes idées et mes projets prennent forme. Cette recherche fondamentale m’amène d’ailleurs souvent à des découvertes inattendues où la matérialité de la porcelaine, mon matériau de prédilection, se manifeste et se révèle à moi. Je décrirais donc mon travail et ma démarche non pas comme quelque chose de linéaire, mais plutôt comme un dialogue avec la matière et mon espace de création.

Même si je peux définir et décrire les grandes lignes de mon travail, faire des liens conceptuels et formels entre mes différents corpus, je considère ma pratique en perpétuelle transformation comme les phénomènes naturels qui sont aux fondements de mes recherches. J’aime l’idée de me surprendre moi-même lorsque je travaille, de me retrouver devant quelque chose que je n’arrive pas à décrire pendant un certain temps, qui ne possède pas encore de substantif. Cet inconfort est angoissant, mais il semble être le moteur de plusieurs de mes créations.

Lorsque mes créations sortent enfin de l’atelier pour être présentées dans divers lieux de diffusion, mes sculptures et installations incarnent en quelque sorte des fragments de doutes, d’émerveillement, de questions et d’euphorie qui ont ponctué mon processus de création. J’espère donc qu’au travers de ma démarche ancrée dans des thématiques environnementales qui me sont chères, le public pourra aussi sentir et percevoir quelques parcelles d’incertitudes, des moments de surprises et de révélations qui ont animé mon processus tout au long de la création.

J’ose imaginer que certains artistes, dont les expositions sont mises à l’honneur dans le cadre de l'événement Osez les arts visuels, partagent des expériences du processus créatif similaires à celles que je viens de décrire. Je pense entre autres aux présentations des artistes en résidence à Est-Nord-Est, qui proposent au public d’entrer en contact avec le travail en cours de création, sûrement empreint de quelques doutes et des juxtapositions d’idées surprenantes. Ces présentations permettent justement au public de découvrir quelques secrets d’atelier, des idées en émergence, des ébauches dans la matière de futures créations.

Cette recherche fondamentale, ces multiples expérimentations et cette prise de risque sont aux fondements de plusieurs créations en arts visuels. C’est à travers cette recherche que les œuvres prennent forme, et que la pensée déploie et juxtaposent les bons mots et les bonnes idées pour décrire la démarche.

L’espace de création, que ce soit un atelier individuel ou collectif, ou encore l’accès à des centres d’artistes qui ont pour mandat l’aide à la recherche et à la production sont essentiels pour que cette recherche fondamentale soit mise en action. Des artistes émergents et même des artistes établis ont de plus en plus de difficulté à trouver des ateliers à prix raisonnable. Ce fameux espace de liberté absolu dont j’ai parlé plus tôt devient ainsi de moins en moins accessible et abordable. Pour que les arts visuels continuent à nous surprendre, à nous émouvoir, à ouvrir le spectre des possibles, il est essentiel que les bailleurs de fonds maintiennent leur soutien aux programmes d’ateliers d’artiste et aux centres d’artiste. C’est aussi grâce à un financement soutenu que des initiatives telles que « Osez les arts visuels » permettent au public d’entrer en contact avec les artistes et leur création en plus de se familiariser avec les enjeux bien réels des arts visuels.

Amélie Proulx est une artiste qui vit et travaille à Lévis. Elle détient un baccalauréat en arts visuels de l’université Concordia à Montréal (2006), et une maîtrise du Nova Scotia College of Art and Design University à Halifax (2010). Son travail artistique a été présenté dans des expositions individuelles et collectives au Canada, aux États-Unis, en Écosse, en Australie ainsi qu’en France. En 2013, elle était la récipiendaire du RBC Emerging Artist People’s Choice Award présenté au Gardiner Museum de Toronto, et en 2016, elle a reçu le Winifred Shantz Award for Ceramics présenté par la Canadian Clay and Glass Gallery. En 2021, elle a reçu le Prix Videre Création en arts visuels remis par Manif d’art. Depuis 2019, elle réalise des projets d’art public dans divers espaces à travers la province de Québec. Ses projets d’art public lui permettent de travailler à grande échelle sur des projets ambitieux qui sont installés de façon permanente dans des espaces publics. Elle a réalisé diverses résidences de création, notamment au European Ceramic Work Centre (Hollande, 2014) et à Kohler Co. (Wisconsin, 2017) dans le cadre du programme arts/industry. Elle enseigne la céramique à la Maison des métiers d’art de Québec et à l’université Concordia. Ses créations se retrouvent dans de nombreuses collections publiques et privées, notamment le Musée des Beaux-Arts du Québec.

Site Web d'Amélie Proulx

Martin Bureau : Quand l'art nous pousse à réfléchir

Il y a longtemps déjà, après un certain nombre d’années de pratique, j’avais réalisé que ce n’était pas seulement les médiums que sont la peinture, le cinéma ou l’installation qui me définissaient tant. Bien sûr que je leur dédiais toute ma ferveur et que pour moi, il s’agissait d’un pacte de création à vie envers ces disciplines - tellement que dans le faire, j’y trouvais et y trouverai toujours du bonheur. Mais ce que je réalisais, c’était ce qui en amont faisait toute la richesse de la création ici, sur notre territoire : la liberté de penser. Je réalisais que mon véritable métier, c’était d’avoir des idées et que la matérialité de la peinture, du cinéma et de l’installation étaient en vérité des vecteurs qui me permettaient de les rendre tangibles. 

Or, la conscience du privilège - celui d’évoluer dans une société qui offre de pouvoir mettre en forme des idées et de les offrir dans l’espace public - ne vient pas sans responsabilités. C’est ainsi que je perçois le métier de penseur et de créateur en arts visuels comme un métier de vigilance et de conscience envers la collectivité. Les artistes sont d’abord des cueilleurs actifs ou hasardeux, ensuite des inventeurs qui feront sortir de leur laboratoire  des propositions tout autant nouvelles qu’inattendues, prospectives ou fouillées, visant, je l’espère, à améliorer le monde, à tout le moins sa conscience critique. 

En tant que glaneur, j’ai déjà noté cette citation du journaliste et écrivain Ambrose Bierce, datant du XIXe siècle: 

« Celui qui pense avec difficulté, croit avec empressement ».

Dans ce monde actuel où l’ignorance se conjugue avec trop de certitudes, je me dis que notre rôle est d’aspirer à la connaissance et, à l’instar d’Amélie, de se faire les passeurs du doute. Le doute m'apparaît donc comme une richesse de l’esprit. Si, dans l’espace médiatique, nous ressentons collectivement un musellement de la nuance et un rétrécissement de l’esprit, voilà plus que jamais la nécessité de préserver la voix des artistes, mais également des institutions et des organisations qui les supportent. 

Tout est aussi précaire et rien ne doit être tenu pour acquis. Tout bouge et est en proie à l'effritement. À nous les artistes de cimenter les bases critiques de notre société, à vous les politiques publiques d’en saisir la nécessité et l’esprit du risque si cher aux artistes par le soutien à la création et à la diffusion, à vous les médias de le relayer dans l’espace public afin qu’en retour le monde citoyen puisse s’en nourrir et réagir par des opérations de l’esprit relatives, une fois de plus, au doute et à la critique, gages d’un monde sain.

 

Artiste visuel et cinéaste, Martin Bureau est né à Saint-Ubald et a grandi à Saint-Félicien. Il vit et travaille à Québec, où il est représenté par la Galerie 3. Son travail a été présenté dans de nombreuses institutions et événements au Québec et à l’international, notamment au MACVAL à Paris, à Manif d’art, à la Cinémathèque québécoise et à la Biennale de Santiago. Ses œuvres figurent dans plusieurs collections publiques, dont celles du Musée national des beaux-arts du Québec et de l’Assemblée nationale. Lauréat à deux reprises du Prix Videre, il développe depuis plus de vingt ans une pratique interdisciplinaire alliant peinture, cinéma et installation. Ses projets cinématographiques, dont L’Enfer marche au gaz! et Les murs du désordre, ont été primés et diffusés dans de nombreux festivals. Depuis 2020, il développe un nouveau projet multidisciplinaire nommé Les grands débordements, portant sur l’excédent d’énergie produite par l’humanité.

Site Web de Martin Bureau

 

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